Raoult, la Chloroquine et l’utilité des sciences.[ Partie 2 ]

Publié par penseursauvage, le 27-03-2020    

J’arrête ici cette liste bien qu’elle ne soit pas complète, vous trouverez aisément des critiques plus détaillées de l’étude en question sur le net, le thread twitter de Sartorius en est un bon exemple. Mais il apparait évident que le résultat obtenu est au minimum si peu fiable qu’il ne présente aucun intérêt. Qui plus est, la thèse de sa falsification est dangereusement vraisemblable au vu de la convergence de toutes ces « erreurs » vers un même objectif : orienter le résultat de sorte à donner raison aux affirmations du Dr Raoult. Comment une telle étude a-t-elle seulement passé le protocole de revue par des pairs, qui sert pourtant spécifiquement à filtrer ce genre de choses ? Là encore, on remarque une « astuce » fort révélatrice du respect que portent le Dr Raoult et son équipe envers les pratiques communément admises en science pour garantir la fiabilité des résultats publiés : la revue dans laquelle cette étude parait, International Journal of Antimicrobial Agents, est tenu par entre autre trois éditeurs, dont l’éditeur en chef, dont le nom figure directement comme cosignataire de l’étude en question. De plus, sa relecture leur a pris moins de 24h, ce qui est inhabituellement court. Difficile d’y voir autre chose qu’une volonté de contourner le processus de révision par les pairs, de sorte à pouvoir publier une étude dont les auteurs auraient hypothétiquement pleinement conscience de sa piètre qualité, et sauraient qu’inévitablement sa publication dans une revue scientifique sérieuse serait rejetée au terme d’une relecture par leurs pairs. Je pose alors ici une question cruellement évidente : pourquoi ? Pourquoi, si la chloroquine marche effectivement comme traitement, avoir recouru à de tels artifices ? Parce que nous sommes dans l’urgence ? Parce que ce processus serait trop long et contraignant ? C’est faux. Bien d’autres études, à contexte égal, ont été publiées dans un même temps, sans avoir à piétiner les protocoles standards qui garantissent leur fiabilité. Un double-aveugle (condition dans laquelle aussi bien le patient que le médecin ignorent si c’est le principe actif ou un placébo qui est administré) n’est que modérément contraignant à mettre en place, surtout pour un institut de leur standing dont on ne peut que présumer qu’une telle pratique est pour lui une formalité des plus habituelles (n’est-ce pas ?). Une randomisation quant à elle consiste simplement à distribuer les patients de manière équitable selon différents critères, tels que le lieu du traitement, l’âge du patient ou son état de santé en début de traitement. L’excuse de la contrainte n’est donc pas recevable pour justifier le protocole, foireux dès le départ, de cette étude. Il aurait été aisé de mettre en place un protocole plus rigoureux que celui-là, même sans accroitre le nombre de participants, de sorte à ce que les résultats ne soient pas sujets à controverse comme c’est à présent le cas. Et c’est là qu’il y a lieu d’être particulièrement suspicieux envers la qualité déplorable de cette étude : si le Dr Raoult avait réellement la conviction que la chloroquine fonctionne, pourquoi avoir à ce point cherché à contourner les protocoles qui garantissent la fiabilité de son résultat ? Pourquoi n’avoir pas, à l’inverse, assuré que son étude soit la plus irréprochable possible ? Puisqu’à l’évidence, s’il a raison, même un protocole absurdement strict aboutirait de toute façon à prouver que c’est bien le cas. C’est en cela qu’il y a lieu de suspecter non pas seulement de l’amateurisme, qui en soi suffirait de toute façon à ne pas s’attarder sur ce qu’il raconte, mais bien une falsification de l’étude, en vue de confirmer une opinion préexistante (et infondée), de Raoult, tel qu’il en a la réputation de longue date auprès de ses confrères.

Cette étude, donc, ne peut en aucun cas servir de justification à mettre en œuvre le recours à l’Hydroxychloroquine comme traitement contre le Covid-19. Mais « et l’étude chinoise ? » me demanderiez-vous. En effet, même sur la base de tous les éléments précédemment cités, et donc en écartant le Dr Raoult et son étude de l’équation, il resterait cette fameuse étude qui concluait à une « efficacité apparente » de la chloroquine. Et bien justement entre-temps, le 6 mars 2020, cette étude préliminaire a été contredite par une autre étude, publiée après 6 jours de revue par des pairs (prenez des notes Dr Raoult). Remarquons que cette publication est donc antérieure à l’étude menée par l’équipe du Dr Raoult, conséquemment, l’expert qu’il est se devrait d’en avoir déjà pris connaissance lorsqu’il a démarré sa propre étude. Cette fois-ci, donc, le protocole et les résultats y sont bien plus clairs : il s’agit (aussi) d’une étude open-label (pas de double-aveugle donc) mais cette fois elle est randomisée (ce qui évite les biais de sélection, tels que nous les avons rencontrés dans l’étude du Dr Raoult). Elle comprend 30 patients, ce qui est là encore est très peu, répartis logiquement en deux groupes de 15 (et non pas 24 d’un côté et 18 de l’autre, notez bien) : un groupe test (HCQ) auquel de l’Hydroxychloroquine a été administrée en plus des traitements symptomatiques habituels, et un groupe témoin (ou groupe contrôle) auquel seuls les traitements symptomatiques habituels ont été administrés. Les résultats sont les suivants : groupe HCQ = 13 patients guéri sur 15 (86.7%) à J7 ; groupe contrôle = 14 patients guéris sur 15 (93.3%) à J7. Il y a donc un patient guéris de moins dans le groupe qui a reçu de la chloroquine que dans le groupe contrôle, mais ce chiffre n’étant pas significatif sur un échantillon si petit, la conclusion qui s’impose est donc que l’étude a échoué à démontrer une quelconque efficacité in-vivo de la chloroquine dans le cadre du traitement de Covid-19. Peut-être, simple hypothèse, est-ce ce résultat peu arrangeant pour le Dr Raoult qui l’a motivé à forcer les résultats de sa propre étude dans un sens qui lui convenait davantage ? Le mystère restera sans doute entier. Rappelons cependant que cette étude, dont le résultat contredit la précédente, ne constitue pas elle non plus une preuve de l’inefficacité de la chloroquine contre covid-19. Comme je l’ai précisé elle est elle aussi trop légère pour cela : elle ne recourt pas au double-aveugle et son échantillon est trop restreint pour en tirer des conclusions générales. Il est donc encore permis de croire (et de se prétendre rationnel dans un même temps) qu’elle puisse être contredite par des résultats futurs, dotés d’une force statistique plus grande. Par exemple une étude en double aveugle randomisée, incluant une centaine ou un millier de patients. Et il va de soi qu’un tel succès, c’est ce que tout le monde souhaite. Car sauf à être atteint de psychopathie clinique ou d’un cynisme extrême, personne n’espère que nous restions désarmés face à cette épidémie.

Mais nous constatons donc que la situation est la suivante : la chloroquine a certes produit des résultats in-vitro contre sras-cov-2, mais cela n’a rien d’exceptionnel et était déjà le cas avec sras-cov-1 pour laquelle les résultats in-vivo n’ont pas suivi. Peu de chance donc que cela soit différent avec sras-cov-2, sauf à miser sur un énorme coup de chance, mais il va de soi que l’on ne joue pas la santé de patients à la loterie de la sorte. Et il n’existe à ce jour aucune donnée fiable, je dis bien aucune, qui permette de soutenir que la chloroquine produirait des résultats in-vivo contre covid-19 et donc qu’il soit raisonnable d’y recourir à titre de traitement. Les affirmations lancées par le Dr Raoult, et pire encore son attitude dangereuse qui consiste à vouloir traiter comme des cobayes l’ensemble des patients atteint du virus en leur faisant des fausses promesses, est purement et simplement inacceptable et c’est pour cette raison que sa proposition se heurte actuellement à la réticence que l’on observe. Cette prise de position est d’ailleurs d’autant plus dangereuse qu’il affirme qu’il « se fiche » de la tenue d’essais cliniques plus sérieux que le sien, car il considère « avoir déjà montré » que le traitement qu’il promeut est efficace. Ce qui est évidement faux comme nous venons de le voir, or non content de ne pas adresser les critiques de ses pairs, il botte en touche quand un journaliste l’interroge dessus, répondant que « les gens donnent leur opinion sur tout ». Mais il ne s’agit pas ici de « l’opinion » Jean-Michel Covid, interrogé au bistro PMU du coin resté ouvert clandestinement durant le confinement, il est bien question de la critique de ses confrères, qualifiés en virologie. Soutenir que ceux-là ne feraient que « donner leur opinion » également revient à prétendre non pas simplement être « le meilleur » virologue mondial, mais bien l’unique homme compétent pour exprimer son opinion sur l’épidémie actuelle. De même, il soutient, dans le même article, que l’idée de confinement n’aurait « jamais fait ses preuves », incitant ainsi ses partisans (consciemment ou non, la seconde option n’étant pas moins grave) à ne pas respecter le confinement au prétexte qu’il serait inutile. Il qualifie par ailleurs ses contradicteurs de « petits marquis parisiens », je ne doute pas qu’il sera heureux que le grenoblois que je suis vienne rompre cette tradition qui l’accable, bien qu’il m’étonnerait fort que je sois le premier non-parisien à le faire. A l’inverse, ceux qui le soutiennent prouvent ainsi « être des gens sérieux », adressant sans le citer Donald Trump, notoirement réputé comme vous le savez pour ses compétences en virologie ainsi que ses prises de positions réfléchies et pondérées. Ou encore il qualifie les protocoles d’études cliniques, seuls garants de la fiabilité des résultats, rappelons-le, de « rîtes scientifiques pas très raisonnables ». Combien d’autres alertes de la sorte faudra-t-il qu’il active pour qu’il reste encore possible de lui refuser le qualificatif de « charlatan » sans passer par une réforme du dictionnaire, qui en réviserait la définition pour qu’elle ne s’applique pas à lui ?

Nous sommes dans une situation d’urgence, mais loin d’excuser que l’on prenne des prétendus raccourcis, cette urgence exige à l’inverse que nous redoublions de vigilance à l’égard des solutions proposées, car elle a toujours été un terrain particulièrement fertile aux tromperies de toutes sortes. La science, ses méthodes et les protocoles qu’elle impose dans le cadre de la production de la connaissance, servent spécifiquement à cela : garantir autant que faire se peut que l’on évite l’erreur. Contourner ces protocoles n’est pas excusable par l’urgence de la situation, vis-à-vis de laquelle le Dr Raoult était par ailleurs bien moins catégorique il y a seulement deux mois, lorsqu’il dénonçait le catastrophisme des médias relativement au début de l’épidémie. Cette urgence n’est rien d’autre qu’un prétexte bien arrangeant pour ceux qui souhaitent faire adhérer à leurs opinions contre le bon sens et l’analyse rationnelle de la situation, souvent en jouant sur les attentes de chacun relativement à la crise qui est traversée. Mais la réalité se fout bien de nos opinions et de nos espoirs, seule restera à la fin une question : « est-ce que ça pouvait marcher ? ». Les succès in-vitro de la chloroquine justifient que l’on expérimente son efficacité in-vivo, sur la base d’une méthodologie fiable. C’est d’ailleurs actuellement le cas et nous attendons désormais des résultats préliminaires annoncés à horizon de deux semaines, soit aux alentours du 5 avril 2020, qui sont indispensables avant de prendre position, tant favorablement que défavorablement, relativement à la chloroquine. Mais en aucun cas il n’est justifié, avant cela, de « parier » sur la chloroquine sans la moindre preuve, même partielle, de son potentiel à réellement guérir les malades. Cela reviendrait à faire des patients, souvent paniqués ou désespérés, des cobayes. Et si la situation exige bien qu’il y en ait, car en l’absence de traitement connu il est inévitable d’expérimenter, cela doit résulter d’un choix dûment éclairé de leur part, en les informant aussi bien des probabilités réelles de succès du traitement (faibles en l’occurrence), que sur le risque encouru ; qui, contrairement à ce qu’en dit le Dr Raoult, n’est pas négligeable. Ni même justifié d’ailleurs, du fait que la balance bénéfices/risques sur laquelle il s’appuie pour soutenir cela, suppose la validité de ses résultats, or nous avons vu ce qu’il y a à en penser. Inciter les malades à être traités à la chloroquine après les avoir frauduleusement convaincu qu’elle serait un remède « miracle », ça n’est rien d’autre que du charlatanisme tout ce qu’il y a de plus qualifié. C’est pour cette raison que l’OMS a été récemment contrainte de tirer la sonnette d’alarme, dénonçant sans le nommer le recours à la chloroquine en l’absence de données fiables sur son efficacité et en dehors d’un cadre expérimental.

Oui, nous sommes dans l’urgence et cela fait peur. Mais s’il y a une chose dont la perspective me soit plus désagréable encore que cette peur, c’est le faux espoir sur lequel certains peuvent jouer pour profiter de la situation et de ses victimes. La chloroquine est un traitement potentiel du covid-19, rien de plus, mais rien de moins non plus. L’espoir de son succès est encore permis, mais il convient de ne pas crier victoire avant que nous disposions de raisons assez solides pour cela. Tout le monde espère que les études en cours valideront son efficacité, ou à défaut celle de l’un des trois autres remèdes expérimentés, car peu importe lequel l’emporte, ce qui compte est que la médecine en ressorte mieux armée afin de sauver des vies. Mais quand bien-même cela serait le cas de la chloroquine et qu’elle s’avèrerait être pile le remède miracle dont le Dr Raoult fait la publicité (ou du moins la laisse faire à ses partisans, sans jamais les appeler à la moindre prudence), ce n’est toujours pas à lui que nous en serions redevables. Car son étude n’aura dans cette histoire été qu’une perte de temps.

Mon pronostique pour la suite des évènements, est qu’à vouloir voler trop haut pour attraper un prix Nobel au plus vite, cet Icare des temps modernes s’est déjà brûlé les ailes et ne s’en est pas encore rendu compte. Sa déchéance est proche et inéluctable, au point que je ne serais pas étonné qu’avant la fin de l’année, sous réserve que la procédure ne s’éternise pas, il soit radié de l’ordre des médecins et possiblement même condamné à des peines de prison, comme l’ont été d’autres avant lui. Cela en attristera certains sans doute, mais après tout, s’attriste-t-il lui-même du sort de ceux qu’il trompe ?

Post scriptum :

Au lendemain de la rédaction de cet article, Le biologiste moléculaire allemand Leonid Schneider a publié via Twitter une série de preuves accablantes démontrant des falsifications évidentes et perpétuées de longue date dans les publications où Didier Raoult figure comme co-auteur. Je vous en résume ici ceux qui ne figuraient pas déjà dans l’article :

(via Elisabeth Bik @MicrobiomDigest)

  • Cadres rouges : Les panneaux B (B. vinsonii subsp. arupensis-adsorbed serum) et C (B. vinsonii subsp. berkhoffii-adsorbed serum) apparaissent très similaires. Remarquez la présence d’une bande plus claire sur la colonne 3, et des points sur les colonnes 1 et 2.
  • Cadres bleus : Les colonnes des panels 1 à 3 des panneaux D (B. quintana-adsorbed serum) et E (B. henselae-adsorbed serum) apparaissent similaires.
  • Cadres verts : Les colonnes 4 et 5 du panneau D sont similaires l’une à l’autre malgré une exposition différente. Elles sont également similaires à la colonne 4 du panneau E (B. henselae-adsorbed serum). Une transition verticale claire est visible en arrière-plan entre les lignes 4 et 5 du panneau D.

(via Elisabeth Bik @MicrobiomDigest)

  • Cadres rouges : Trois colonnes paraissent similaires les unes aux autres.
  • Flèches vertes : Une transition verticale nette en arrière-plan apparait visible entre les colonnes.

L’image a été assombrie pour faire ressortir les détails.

(via Elisabeth Bik @MicrobiomDigest)

  • La Figure 1 montre deux souches différentes et deux anticorps différents. Pourtant, les panneaux A, B et C, présentent des zones de chevauchement, encadrées ici en bleu et magenta.

(via Elisabeth Bik @MicrobiomDigest)

  • La figure 5A présente de nettes transitions d’arrière-plan verticales et horizontales autour de certaines cellules fluorescents. Montrées ici avec les flèches roses. Le contraste a été ajusté pour faire ressortir le detail.

( via @fxcoudert)

« Il a été banni de publication dans une douzaine de journaux de microbiologie éminents »

(via @schneiderleonid)

« Les scientifiques savaient depuis des années que Raoult publiait des données truquées. Mais tout le monde était terrifié de sa vindicte psychopathe » https://pbs.twimg.com/media/EUBzAXjXsAEAtOI?format=jpg&name=medium

(via @BDonyk)

« Il organisait (du moins lorsque j’y étais, en 2012) des réunions géantes tous les vendredis avec les étudiants doctorants dans son institut pour présenter leurs travaux en cours. S’il était de mauvaise humeur, il pouvait complètement anéantir l’étudiant devant tout le monde. J’ajouterais : Il ajoute systématiquement son nom comme auteur dans chaque publication qui émane de son institut. Peu importe qu’il y ait participé ou non. C’est concrètement la règle. Pas étonnant qu’il parvienne à publier autant chaque année, dirige son hôpital et trouve encore du temps pour sa chaîne Youtube, les interviews télévisées et la publication de ses livres. » [NDLR : voilà qui rend le propos de mon article nettement moins hypothétique]

Penseur Sauvage, le 26 mars 2020.


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