Raoult, la Chloroquine et l’utilité des sciences.[ Partie 1 ]

Publié par penseursauvage, le 26-03-2020    

L’urgence excuse-t-elle la précipitation ? Cela semble être la question qui résume le mieux la problématique à l’œuvre dans l’actuel débat passionné qui oppose un certain Dr. Raoult (vous connaissez peut-être ?) promoteur d’un hypothétique traitement à base d’Hydroxychloroquine contre le covid-19, et « la science », pensée ici comme une institution technocrate et contraignante, qui ferait obstacle à sa mise en œuvre et condamnerait ainsi un nombre important de personnes à une mort jugée évitable. Ce tableau est massivement véhiculé parmi les réseaux sociaux, au moins, qui présentent le Dr Raoult comme un visionnaire, un génie en avance sur son temps, découvreur d’un remède que l’on attendait désespérément, mais dont la découverte se heurte à des conflits d’intérêts et de personnes en haut lieu qui, par pur mépris ou avidité, chercheraient à le censurer dusse cela coûter des milliers de vies innocentes.

Il n’est pourtant rien, c’est malheureusement un fait rendu inaudible par le vacarme provoqué (et entretenu) par ce Docteur, déjà connu pour ses prises de positions controversées visant explicitement à attirer l’attention sur lui et son institut. Il est donc nécessaire de poser la question qui fâche : pourquoi, réellement, le Dr. Raoult n’est pas écouté comme il paraît le mériter ? Est-ce bien parce que des élites ne le considèrent pas membre de leur club privé ? Parce que les grands laboratoires voient dans sa solution peu onéreuse un manque à gagner espéré par la pandémie de Covid-19 ? Ou bien, plus simplement, parce que la personne, mais surtout son travail, ne sont en réalité pas fiable et, dès lors, ses prises de positions sont un problème bien plus qu’une solution ? La réalité est cruelle et elle se fout de nos espoirs. Ici, comme souvent dans de tels scénarios digne d’Hollywood, la méfiance palpable à l’égard du Dr Raoult et de son étude ne résulte pas d’une guerre d’égo entre lui et une élite qui lui en voudrait à titre personnel, mais simplement du fait que son étude est visiblement falsifiée, ou du moins en a tous les indicateurs les plus flagrants.

Il ne fait pas de doute qu’à ce stade, je me suis déjà attiré les foudres de ses partisans, souvent trop aveuglé par l’espoir que leur confère l’annonce d’une sortie de crise proche en ces temps particulièrement inquiétants. Qui suis-je pour oser accuser ainsi cet éminent chercheur de 30 ans de carrière, à l’origine de tant d’avancées de son champ, directeur de l’IHU de Marseille, auteur de milliers d’études, N°1 mondiale de sa discipline, acclamé par ses pairs comme une « star mondiale » ? Moi, jeune con de philosophe que je suis, le cul confortablement posé sur mon fauteuil, sans aucune qualification en bactériologie ou épidémiologie, qui ose ouvrir mon clapet au sujet de sa découverte révolutionnaire dont on attend qu’elle lui valle la légion d’honneur, le prix Nobel même. Et bien je ne suis que cela. Ce qui ne me rend certes pas plus expert que quiconque dans ce domaine, et surement pas d’un chercheur dont ce serait la profession, mais également pas plus con qu’un autre et parfaitement à même de comprendre le travail d’un chercheur. Ce pourquoi je me trouve d’ailleurs être effectivement qualifié, car le cursus de philosophie comporte plusieurs séminaires de philosophie des sciences dédiés à leur épistémè, c’est à dire à l’histoire et l’actualité des méthodes scientifiques et leur pertinence. La question n’est pas ici d’expliquer au Dr. Raoult qu’il a tort, que la molécule d’Hydroxychloroquine ne se comporte pas tel qu’il le décrit contre le sras-cov-2 (souche virale à l’origine du covid-19) ; il s’agit simplement d’analyser attentivement ce qu’il dit, ce qu’il publie, comment il travaille et ce qu’en pensent ses confrères afin de se faire une idée véritablement éclairée de la confiance qui peut être attribuée à ses déclarations tonitruantes.

Et c’est évidemment là que ça coince. Car le Dr. Raoult, loin de la « star mondiale » qu’il se vante d’être, est en réalité réputé dans le milieu de la bactériologie (où il est effectivement bien connu) pour ses prises de positions arbitraires, prématurées, infondées et donc très souvent erronées. Nous reviendrons plus loin sur l’autorité dont il se vante, soulignons ici que lorsque que j’ai commencé à exprimer publiquement mes doutes sur ses déclarations, me rendant ainsi hérétique du dogme Raoulien, deux articles vantant cette autorité m’ont été massivement opposés. L’un sur Médiapart, l’autre sur le site de l’institut Méditerranée. Outre le fait que l’autorité, la crédibilité, d’un chercheur dans sa discipline ne soit qu’un gage de confiance et non pas une preuve d’infaillibilité, remarquons un « détail » : le premier article est rédigé par… Didier Raoult lui-même, à la troisième personne. Le second provient comme vous l’avez probablement remarqué, de l’institut dont il est directeur, et est potentiellement lui-aussi écrit de sa propre main. Gardons à l’esprit qu’à l’époque désormais lointaine (plus d’une semaine complète !) où ce dernier m’avait été transmis, ceux qui me l’ont fait parvenir ignoraient que Raoult était directeur de l’institut Méditerranée-Infection, or l’article n’étant pas signé il fallait alors se rendre à la page d’information du site pour y trouver son nom, ce que bien peu de personnes ont visiblement pris le temps de faire. Sa page Wikipédia a aussi été abondamment citée, certes un peu moins, car de plus en plus de monde comprend aujourd’hui qu’elles peuvent être rédigées par globalement n’importe-qui. Or comme l’a fait remarquer Samuel Buisseret dans une récente vidéo, elle comportait encore il y a peu un en-tête qu’il a, comme moi, découvert à cette occasion. En-tête qui avertissait que le ton de l’article était excessivement publicitaire. La tentation d’y voir la trace, là encore, de la main du Dr Raoult lui-même, est évidement palpable.

Il ne m’a pas fallu longtemps, en creusant un peu, pour découvrir quantité d’éléments troublants à son sujet. En particulier au travers de ses prises de positions, profondément polémiques de longue date, sur tout un tas de sujets parfois sans aucun rapport avec son expertise en bactériologie. En voici un petit florilège, en aucun cas exhaustif : en 2011 il s’exprime sur les théories de l’évolution darwinienne au sujet desquelles il venait d’ailleurs de publier un livre (curieux pour un expert en virologie) ; en 2013 il critiques les prédictions climatiques du GIEC ; en 2014 il prend position relativement à la légalisation du cannabis, grand sujet de virologie s’il en est ; en 2015 il dénonce le « catastrophisme » des prédictions d’épidémies grippales (pas de bol, la grippe saisonnière a engendré une surmortalité de 13000 personnes deux ans plus tard) ; en 2016 il s’exprime sur le port du voile à l’université (je cherche encore le lien avec son champ d’expertise) ; en 2017 il s’exprime contre l’obligation vaccinale, questionnant la pertinence du vaccin contre la rougeole qui n’avait fait qu’un seul mort l’année précédente (on attendrait d’un épidémiologue de renom qu’il envisage que cela soit dû, justement, à la couverture vaccinale dont cela confirmerait l’utilité) ; puis bien sûr récemment il a pris position sur le Covid-19 (dont il minimisait les risque au départ en dénonçant les modèles prédictifs de sa propagation, comme à son habitude) et enfin sur la Chloroquine comme traitement contre cette même maladie. La question n’est pas ici d’être d’accord ou non avec chacune de ces prises de position, mais de constater sa propension à s’exprimer sur des sujets externes à son expertise. Un virologue n’a aucune autorité à faire valoir sur des sujets comme les théories de l’évolution, la climatologie, la légalisation du cannabis ou encore le port du voile. Ce qui ne signifie pas qu’il devrait lui être interdit de faire connaitre ses opinions sur ces sujets, mais notons que le fait de s’exprimer dessus tout en se présentant comme « directeur de l’IHU de Marseille » ou « l’un des plus grands chercheurs français en microbiologie » relève du sophisme (l’argument d’autorité) : l’opinion d’un virologue sur les théories de l’évolution n’est pas plus pertinente que celle d’un architecte sur la nutrition.

De plus, il semble avoir une aversion profonde pour les modèles prédictifs, dont il rejette systématiquement la validité. Les pinailleurs, comme j’en suis, ferons remarquer que l’on fait pourtant difficilement plus « prédictible » (et donc réfutable) que de tels modèles. Dès lors, s’ils ne produisaient pas de résultats fiables, il aurait été bien délicat de le cacher. Mais surtout, les faits lui ont déjà donné tort à ce propos, l’exemple des épidémies grippales dont il dénonçait le catastrophisme en est un parfait exemple : en 2015 il s’exprime dans « Le Point » pour dire que les prédictions catastrophistes provoquent une panique inutilement et que ces terribles annonces d’épidémies « font pshit » à chaque fois. Là encore : peut-être est-ce justement parce que l’alerte est lancée que les gens se prémunissent jusqu’à enrayer l’épidémie, constituant ainsi une « prophétie anti-réalisatrice », dont la seule annonce suffit à empêcher l’accomplissement. Raoult n’envisage pas cette hypothèse et se satisfait de dédramatiser la gravité des annonces. Deux ans plus tard cette grippe saisonnière enregistre une surmortalité de 13 000 personnes. Coïncidence ? Sans doute, du moins je l’espère. Mais elle met néanmoins en lumière la dangereuse irresponsabilité dont fait preuve le Dr Raoult en tenant de tels propos : quand bien-même le risque épidémique serait exagéré, la prudence est ici préférable au laxisme. Personne n’ignore qu’il est moins dommageable d’être prêt pour un évènement qui ne se produit pas, qu’être pris au dépourvu par un évènement dont nous avions sous-estimé le risque d’occurrence.

A l’évidence, Raoult n’a donc tenu aucun compte de ces échecs par la suite, puisqu’il a commis exactement la même erreur au début de l’épidémie de covid-19. La trace s’en retrouve dans divers articles, comme Ouest France qui rapportait, le 29 février 2020, son propos en ces termes : « « le Covid-19 n’est qu’un coronavirus de plus », dédramatise-t-il. Même son de cloche à l’Institut Méditerranée Infection, à Marseille. « Depuis le début de l’année nous n’avons toujours pas détecté le moindre Covid-19 ici, mais nous avons diagnostiqué 2 500 infections virales au total, dont 500 coronavirus, d’autres souches. Et au total nous avons eu 16 morts, dont trois de la grippe, sans que cela ne dérange personne », glisse le directeur Didier Raoult. ». Nous regretterons ici qu’un chercheur aussi brillant, « N°1 mondial » selon lui-même, n’ait pas à l’inverse alerté sur la dangerosité réelle de cette nouvelle souche et anticipé la pandémie qui a suivi. D’autant que s’il insiste sur la très relative dangerosité du covid-19 en lui-même, il omet de souligner deux facteurs absolument capitaux pour en évaluer proprement le risque : d’une part sa période d’incubation allant de 1 à 3 semaines, qui le rend redoutablement contagieux. D’autre part sa durée de traitement, jusqu’à 20 jours, qui fait que les patients contaminés vont monopoliser longuement les lits d’hôpitaux dont la disponibilité est inévitablement limitée (du fait qu’il est impossible d’avoir un lit par citoyen). Ce faisant le risque de saturation des hôpitaux était amplement prédictible en cette période, pour un expert du rang dont il s’affirme, et même relevait déjà du simple constat puisque c’est exactement ce qu’il se produisait alors en Chine. C’est cette saturation qui est à l’origine du véritable danger que représente Covid-19, augmentant considérablement sa létalité réelle du fait que lorsque deux patients ont simultanément besoin d’un respirateur lorsqu’un seul est disponible, l’un des deux devra nécessairement être sacrifié, alors qu’en temps normal il aurait pu être sauvé. Mais également elle augmente la mortalité indirecte : le corps médical étant déjà débordé par les soins urgents des patients atteints du Covid-19, la qualité de soin alloués à toute autre pathologie diminue inévitablement, et conséquemment la mortalité générale augmente. C’est par ailleurs ce qui rend aberrant le fait qu’il soutienne que le confinement soit inutile : ce confinement n’a pas pour objectif d’enrayer l’épidémie, mais de retarder sa propagation en vue d’éviter la saturation des hôpitaux. Ce afin de limiter, autant que possible, le nombre de morts au chiffre des morts inévitables et ne pas entrainer de surmortalité due à l’indisponibilité de soins vitaux, comme c’est actuellement le cas en Italie.

Nous pourrions également nous attarder sur la manière dont il gère son IHU, qui dès son inauguration en 2017 a fait l’objet d’une enquête du CHSCT (Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail) relativement à des pressions exercées sur les étudiants, allant jusqu’au harcèlement moral et à l’humiliation, ainsi que l’absence de citations d’étudiants ayant contribué aux études, lors de leur publication (gardez cela dans un coin de votre tête). A l’occasion de cette enquête, plusieurs plaintes pour harcèlement et agressions sexuelles ont été déposées. Plaintes qui ne visaient certes pas directement le Dr Raoult, mais dont il avait néanmoins été informé de son propre aveu, et n’avait pourtant pas saisi le procureur de la république comme la loi l’y oblige. Il se défausse d’ailleurs de ce manquement d’une curieuse manière, expliquant que cette obligation s’applique à tous les fonctionnaires et qu’il n’a été que le troisième, chronologiquement, à en être informé, les deux précédents n’ayant pas non plus rempli ce devoir. Ce qui revient finalement à admettre qu’il n’y a pas eu seulement une faute de sa part, mais bien trois fautes consécutives, toutes sous sa responsabilité en tant que directeur de l’IHU. Il a également été accusé de vouloir sanctionner les plaignantes au travers de décisions faisant obstacle à leur avancement professionnel, ce qu’il qualifie bien sûr de simples coïncidences, aucunement motivées par une volonté de punition à leur encontre. Ironisant même sur l’idée de mettre en place un distributeur de préservatif dans ses locaux (relativement aux agressions sexuelles) ou celle d’une « boite à idée » (relativement aux dénonciations anonymes). Je passe ici sur les détails, sordides, des accusations que vous retrouverez dans les articles cités. Relevons cependant une chose intéressante : c’est à cette occasion qu’il a évoqué pour la première fois le fameux conflit d’intérêt qui l’oppose à Yves Lévy, mari d’Agnès Buzyn, prétextant qu’il serait la motivation d’une campagne de dénigrement à son égard et celui de son institut. Ce conflit d’intérêt a bien existé, il s’agit d’une volonté de la part d’Yves Lévy, avec la complicité d’Agnès Buzyn, de réformer le statut des IHU de sorte à les placer sous l’autorité de l’INSERM, dont il était directeur général jusqu’au 12 octobre 2018. Cela, il est entièrement légitime de le dénoncer. Mais ici, il l’évoque pour prétexter que les accusations dont son institut a fait l’objet, seraient calomnieuses et politiquement motivées par les acteurs de cette affaire. Or les syndicats, eux, soulignent que les accusations dont il est question sont bien antérieures à la création même de l’institut. Encore des pinailleurs sans doute.

Pour autant, doit-on considérer que cela suffise à discréditer son expertise ? Certes, c’est une « grande gueule », certes il a peut-être un management inapproprié de son institut et se montre dangereusement tolérant envers les accusations graves qui lui remontent sur des pratiques ayant lieu en son sein et sous sa direction. Mais après tout, pour citer Samuel Buisseret, il pourrait être un tueur en série que cela ne l’empêcherait pas d’être compétent en bactériologie. C’est exact, mais dès lors se pose la question : comment évaluer cette compétence ? Voyons ce qu’il met lui-même en avant comme gage de sa crédibilité, à savoir le nombre de ses publications ou les classements basés sur ce même critère, comme Expertscape au sommet duquel il trône fièrement. Ce chiffre est-il donc bien garant de l’expertise d’un chercheur ? Il est à l’évidence pertinent : plus un chercheur publie sur un sujet, plus il va de soi qu’il est expérimenté sur le sujet en question. C’est précisément le raisonnement sur lequel s’appuient les classements basés sur le nombre publications des chercheurs. Mais est-il infaillible ? C’est là où le bât blesse. Car il suffit de prêter attention aux chiffres pour réaliser que quelque chose ne tourne décidément pas rond à propos de la quantité de publications dont il se vante. Sur le site de son institut, on apprend par exemple que « Le Pr Raoult a publié 636 articles entre 2007 et 2013 ». 636 articles en 6 ans. Soit plus de cent articles par an, ou deux publications scientifiques par semaine. C’est ici que l’on se doit de se rappeler que, si la quantité de publication peut indiquer l’expérience d’un chercheur, il existe nécessairement un seuil à partir duquel cette quantité entrave la qualité des publications : peut-on réellement produire deux articles scientifiques par semaine sans sacrifier la qualité de son travail sur l’autel d’une course à la publication ? C’est très peu probable et tout chercheur qui publierait des articles plus vite qu’il ne faut de temps habituellement pour simplement les relire, ne peut à l’évidence pas assurer la qualité de ses publications. C’est alors que l’on se souvient de deux éléments précédemment mentionnés : d’une part l’absence de citations d’étudiants-chercheurs lors de la publication d’articles, qui au-delà d’une une violation des codes déontologiques de la recherche, démontre une probable intervention de l’autorité hiérarchique de l’institut dans le processus de signature, qui se réserve visiblement le choix de qui signe ou non une publication. Or s’il est rendu possible dans cette condition de ne pas mentionner un contributeur à une étude, il est par analogie rendu également possible d’y mentionner un contributeur factice, par exemple le directeur de l’institut, qui apposerait alors sa signature sur des publications auxquelles il n’aurait aucunement contribué (et probablement pas même relues avec attention). Et cette hypothèse va curieusement bien de pair avec un second élément souligné, que je vous avais invité à garer en mémoire, à savoir la pression exercée en vue de maximiser les publications, notamment au travers d’un mépris palpable des chercheurs peu productifs à cette fin. Tout laisse donc penser que Raoult signe tout simplement chaque publication qui sort de son institut, indépendamment de s’il y a utilement contribué ou non. Ce qu’il serait bien difficile de qualifier autrement que par le terme d’usurpation. Par cette pratique, il s’attribuerait une quantité déraisonnablement grande de publications, comme nous avons constaté que cela semble être le cas, ce qui le fait inévitablement trôner au sommet de classements tels que le moteur Experscape, sur lesquels il s’appuierait ensuite comme garant de la qualité de sa réputation, et donc de son autorité dans sa discipline. Le « N°1 mondial » de la bactériologie ne serait-il finalement que le N°1 mondial de la tromperie ? Je ne peux qu’espérer que ça ne soit pas le cas. Mais quand bien même le portait dessiné ici (dont il convient de rappeler qu’il est hypothétique) serait largement exagéré, il reste que les arguments qu’il met en avant comme garantie de son expertise (la quantité de publications dont il est cosignataire et les classements conséquents), ne peut en aucun cas justifier qu’on ait en son travail ou ses propos une confiance aveugle. Par ailleurs rappelons que cela resterait vrai même si le Dr Raoult est bien le chercheur exceptionnel qu’il décrit lui-même : personne n’est immunisé contre l’erreur, aussi brillant qu’il soit.

Alors examinons. D’où provient cette affirmation selon laquelle la Chloroquine serait un remède efficace contre Covid-19, et sur quoi est-elle appuyée ? Je suppose ici que la réponse « sur l’étude clinique qu’il a réalisée » vous est immédiatement venue en tête. C’est la mauvaise réponse. En effet, le Dr Raoult n’a pas attendu son propre résultat pour appeler les médecins à recourir à l’Hydroxychloroquine comme traitement, il a soutenu cette position dès le 26 février 2020, soit près de trois semaines avant la publication de sa propre étude clinique, le 17 mars 2020. Sur quelle base s’appuyait-il alors, en l’absence de ses propres résultats ? Deux choses. La première est les résultats in-vitro obtenus par différentes études, qui démontrent qu’en laboratoire la chloroquine est en effet efficace pour lutter contre sras-cov-2. Or, il s’agit là de résultats in-vitro, qui sont donc assez peu exceptionnels car la difficulté réelle est de vérifier que cette efficacité soit maintenue lorsqu’elle est transposée aux organismes vivants (in-vivo). C’est cette seconde efficacité, in-vivo, dont la preuve est à ce jour absente (nous y reviendrons). Plus décevant encore, l’efficacité in-vitro de la Chloroquine était également démontrée sur la souche virale précédente du coronavirus, sras-cov-1, et avait pourtant échoué à faire ses preuves in-vivo. Précisons, cependant, que cela peut être imputable à l’absence d’épidémie durant ces expérimentations, donc à une carence de sujets humains. Mais cela indique néanmoins que les chances de succès de la Chloroquine contre sras-cov-2 sont probablement assez basses, ou en tout cas très loin de suffire à crier victoire. La seconde raison donc, est une étude chinoise, ou plus exactement un compte-rendu préliminaire, publié le 18 février 2020, dont Raoult affirme qu’elle prouverait l’efficacité de la chloroquine contre covid-19. Pourtant, la conclusion de l’étude en question est autrement plus nuancée : « [La chloroquine] démontre une efficacité apparente et une sécurité acceptable contre covid-19 ». Rappelons que l’on parle ici d’un résultat préliminaire, il s’agit donc d’une publication qui nous informe que, sur la base de résultats dont les chiffres n’ont pas encore été analysés dans le détail, la chloroquine parait être efficace. Notons également que nous n’avons pas accès aux détails de l’étude, et donc sommes dans l’impossibilité d’évaluer le bien-fondé de la conclusion présentée par ce rapport. Nous sommes ici, à l’évidence, très loin de la preuve d‘une efficacité. Mais il n’en a pourtant pas fallu plus au Dr Raoult pour annoncer, dès la semaine suivante, qu’il serait « une faute médicale » de ne pas déjà y recourir comme traitement. Autrement dit, Raoult était déjà convaincu de détenir la réponse avant même de poser la question, au travers de l’étude clinique qu’il a ensuite lancé dans son IHU.

Et c’est sans doute cette conviction précipitée, dont nous avons vu qu’il était un habitué de longue date, qui explique des choses pour le moins très curieuses autour de cette fameuse étude. Car si elle a été décriée par nombre de ses confrères (et non pas simplement des ignorants comme il le prétend pour s’éviter d’avoir à y répondre), ça n’est pas à cause de son look, ni d’une rancœur personnelle de personnalités politiques, ni même d’un conflit d’intérêt pharmaceutique. Mais bien parce qu’elle est d’une qualité si déplorable qu’elle est inutilisable, au point qu’il est bien difficile de ne pas y voir la trace d’une falsification visant à faire dire, de force, aux résultats, ce que Raoult avait envie qu’ils disent. Il n’est aucunement nécessaire d’être Prix Nobel ou simplement bactériologue pour le comprendre, et il est d’ailleurs regrettable que le Dr Raoult botte à ce point en touche sur la question au lieu d’adresser franchement ses carences et se comporter en phase avec ce qu’elles impliquent comme prudence nécessaire. Voyons-en une sélection que j’empreinte ici, en la complétant, à l’excellente synthèse réalisée par Samuel Buisseret, dont j’encourage fortement à visionner très attentivement la vidéo :

-Les mesures de la charge virale. Mesures sur lesquelles repose l’entière validité du propos de Raoult, mais qui pourtant donnent des résultats incohérents parmi les sujets. Un jour ils sont contrôlés positifs, le second non, le suivant à nouveau… ce qui questionne fortement la fiabilité de la méthode employée pour cette mesure.

-La constance. Sur cette même mesure, on remarque qu’une grande quantité de données sont absentes. C’est-à-dire que les patients n’ont tout simplement pas été mesurés tous les jours. Ce qui est regrettable dans la mesure où cette donnée joue un rôle primordial dans la conclusion de l’étude.

-L’échantillonnage. Celui employé est beaucoup trop faible pour autoriser à prôner la confiance qu’il en affiche. 24 participants initiaux au groupe test, 42 en incluant le groupe contrôle. Or, comme le rappelle Samuel, ce faible nombre de participants impacte fortement l’intervention du hasard dans le résultat. Certes, l’urgence et les contraintes de terrain peuvent justifier un échantillon aussi faible, il n’est pas toujours évident d’obtenir en un délai si court une centaine, voire un millier, de candidats à un essai clinique, surtout avec des implications potentielles aussi dangereuses. Mais auquel cas il convient de nuancer la conclusion obtenue conformément à la solidité très relative du résultat, en gardant à l’esprit que, peut-être, il n’est pas conforme à ce que l’on observerait à plus grande échelle. Or le Dr Raoult fait exactement l’inverse, affirmant que « c'est contre-intuitif, mais plus l'échantillon d'un test clinique est faible, plus ses résultats sont significatifs », ce qui est profondément faux et contraire aux principes d’études cliniques les plus élémentaires qu’il soit. Un étudiant de première année n’oserait pas soutenir publiquement une telle absurdité, c’est pourquoi un tel propos provenant d’un prétendu expert mondial en dit probablement long sur sa compétence réelle et l’objectivité de sa démarche.

-La non-randomisation. Ou plus exactement le biais de sélection à l’œuvre dans la constitution des groupes. Car là où un protocole classique (« classique » non pas par tradition, mais parce qu’il est le meilleur moyen de recueillir des données fiables) impose de répartir les patients entre les différents instituts ou services (lorsqu’il y en a plusieurs) de sorte à pouvoir comparer à condition égale si les patients traités à la chloroquine ont, dans l’ensemble, mieux guéris que les patients du groupe « contrôle » (disposant des mêmes soins généraux, mais sans chloroquine ou tout autre principe actif étudié). Or ici, l’équipe du Dr Raoult a au contraire fait un choix très surprenant : celui de tester la chloroquine uniquement sur les patients de son institut et de constituer le groupe contrôle uniquement à partir des patients d’autres établissements. Comme le fait remarquer Samuel dans sa vidéo : est-il bien pertinent de comparer les résultats de patients soignés dans l’un des instituts les mieux équipés d’Europe, à ceux d’un groupe contrôle intégralement situé dans des hôpitaux débordés par une crise sanitaire ? Pire encore, Raoult va là encore jusqu’à nier le principe même de groupe contrôle, affirmant, tenez-vous bien : « Nous, nous avons les moyens de mesurer la charge virale [ndlr : non], on voit qu'elle baisse, donc c'est que ça marche. On n'avait pas besoin de groupe témoin. ». Je ne m’attarde pas ici sur les détails épistémologiques, mais cette position témoigne d’une vision de la « science » obsolète depuis plus d’un demi-siècle ! Elle suppose que la validation, et non la réfutation, suffirait à garantir la fiabilité d’une thèse, ce qui est absurde : on parle ici d’une maladie dont le taux de rétablissement connu est de 95% au minimum. Vous pourriez donner un verre d‘eau en guise de traitement aux patients, vous observeriez forcément une diminution de la charge virale chez la majorité d’entre eux (même en la mesurant correctement), de même que vous obtiendrez quantité de témoignages reconnaissants de patients qui affirmeront que grâce au verre d’eau® que vous leur avez prodigué, ils ont fait l’expérience d’un rétablissement spectaculaire. C’est inévitable, et c’est là encore un phénomène dont même un étudiant de première année dans n’importe quelle discipline qui recourt à de telles mesures est informé. Mais curieusement pas notre « N°1 mondial » en bactériologie qui ignore visiblement qu’un groupe témoin est indispensable à distinguer les résultats qui relèvent du hasard des rétablissements anecdotiques, de ceux qui sont attribuables au principe actif qui est expérimenté.

-La mise à l’écart arbitraire des échecs. Point extrêmement préoccupant. Car parmi les 42 patients initiaux, 6 ont été « exclus » en cours d’étude. En soi, ça n’est pas aberrant : il est commun qu’au cours d’une étude clinique des patients soient « perdus de vue » (le contact est rompu avec, pour toutes sortes de raisons) et donc que l’échantillon de départ soit réduit en court de route. Mais ici c’est le motif à l’origine de l’exclusion qui est particulièrement inquiétant : 3 ont été transférés en réanimation (!) ; 1 est décédé (!!!) ; 1 s’est révélé ne jamais avoir eu le virus ; 1 dernier a quitté l’étude suite à des effets secondaires indésirables (!). Exclure le patient qui n’était pas réellement contaminé (faux positif, cela arrive) relève du bon sens. Exclure celui qui a renoncé au traitement en raison d’effets secondaires est nettement moins justifié. Mais exclure les trois transferts en réanimation et le patient décédé, est tout simplement incompréhensible. Sauf évidement à considérer que cela démontre une volonté de biaiser les résultats dans le sens voulu à l’origine par le Dr Raoult. Or sur un échantillon aussi faible, ce choix est tout sauf anodin, il impacte très fortement le résultat final qui constituera la conclusion de l’étude. Là où le Dr Raoult annonce dans les médias un taux de rétablissement à J6 de 75%, soit 14 patients sur 20 (ce qui, en passant, représente exactement 70% et non pas 75%, précisons-le anecdotiquement), on peut de surcroît relever qu’un patient n’a pas été testé mais est néanmoins compté « guéris » par défaut. Nous parlons donc de 13 patients confirmés guéris sur 20, soit 65%, et non pas 14 sur 20, soit 70% (annoncés frauduleusement comme 75%, décidément ça gratte des marges de manière fractale par ici). Ce à quoi nous pouvons également ajouter le patient décédé et les 3 transférés en Réa, comptés à l’évidence comme « non-guéris » vous m’en excuserez, ce qui fait passer le résultat à 13 patients guéris sur 24 (54.17% de guérison) au lieu des 14 patient guéris sur 20 (70%, annoncés 75%). Voilà qui relativise nettement le succès déclaré par le Dr Raoult.

-Pour finir, une variante captivante méthodologiquement du classique « pile je gagne, face tu perds ». Car on remarque qu’en plus du patient non-testé, considéré « guéris » par défaut dans le groupe test, pas moins de 5 patients du groupe témoin sont également non-testés, et étonnamment, ils sont cette fois considérés encore malades par défaut. Si bien qu’on observe que, d’un côté, les patients du groupe test non-testés sont supposé guéris (au pifomètre donc), de l’autre, ceux du groupe contrôle sont considérés encore malades. Là encore, mettons en perspective cela avec le faible nombre de participants : 16 patients seulement dans le groupe contrôle. Le résultat passerait donc de 2 patients guéris sur 14 (14.29%... et non pas 10% comme l’annonce le Dr Raoult qui semble décidément faire son maximum pour me faciliter la tâche), à potentiellement pas moins de 6 guéris sur 14 (42.86%). On remarque alors que loin des « 75% de guéris dans le groupe chloro contre seulement 10% dans le groupe contrôle » annoncés par le Dr Raoult dans les médias, une lecture plus objective des données permet d’estimer que le résultat réel oppose, sous réserve que les 5 non-testés du groupe contrôle soient en réalité guéris et le non-testé du groupe test encore malade, 54.17% de guérison avec Chloroquine contre 42.86% sans chloroquine. Ce qui n’est donc pas significatif, car comme nous l’avons vu il faut également tenir compte du biais de sélection précédemment à l’œuvre qui peut suffire à expliquer cette marge. Faisant ainsi passer la conclusion à tirer de l’étude de « c’est très prometteur » à « ça ne marche pas vraiment », ce qui à l’évidence n’aurait pas arrangé les affaires de notre champion national de la virologie.

 

à suivre : https://lerameaulibre.org/dossier/raoult-la-chloroquine-et-l-utilite-des-sciences-partie-2-34


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