La dissolution tacite de l’Union européenne et l’éclatement à venir de la zone euro

Publié par kronin, le 02-04-2020    

Depuis plusieurs semaines, le suivi de la crise du coronavirus constitue un quasi-monopole du traitement de l’information journalistique, reléguant bien d’autres évènements, non moins importants, en arrière-plan. Ainsi, il convient de revenir sur plusieurs décisions majeures prises au niveau de l’Union européenne :

 

Au début de la crise :

-          Contrôle et/ou fermeture unilatérale des frontières par plusieurs pays de l’UE (critiqué par la Commission[1]), suivis à rebours par celle des frontières externes de l’espace Schengen.

 

Puis, plus récemment :

-          Suspension du Pacte de stabilité et de croissance[2] (dont l’une des mesures emblématiques porte sur la limite des 3 % de déficit public).

-          Suspension de la limite des 33 % sur le volume de rachat de dette souveraine par la BCE[3].

 

Or, si ces mesures ont bien été relayées médiatiquement, il faut ici revenir sur ce qu’elles impliquent sur la suite des évènements. Nous avons donc assisté, en quelques jours, à la réapparition des frontières internes de l’UE. L’un des piliers fondateurs de l’UE, la libre circulation des personnes, fut abattu de façon tout à fait spontanée, d’abord par les pays frontaliers de l’Italie, puis en Europe de l’Est et du Nord. 

Par ailleurs, il est assez cocasse de voir l’enthousiasme suscité par la suspension de la règle des 3 % de déficit budgétaire (et plus largement du Pacte de stabilité et de croissance), totem prétendument indépassable et indispensable, afin d’assurer une saine gestion des finances. Rappelons tout de même que les règles budgétaires dictées dans le cadre du TSCG visent à favoriser la convergence (ou plutôt ralentir la divergence) des économies de la zone euro, dans le but de garantir la viabilité de la monnaie. Or, renier ces règles revient à stimuler l’aggravation du déséquilibre, donc à terme, mettre en péril la survie de la zone euro.

Autre élément, la suspension de la limite des 33 % sur le volume de rachat de dette souveraine par la BCE sur les marchés secondaires est sans doute la plus révélatrice de la fracture en cours. Cette limite avait été exigée par l’Allemagne, puis validée par la CJUE, afin que la BCE — conformément à son rôle, défini dans les traités — ne puisse pas financer directement les États. Il apparaît ici que l’outrepassement de cette règle plonge la BCE, donc la zone euro, dans une situation très instable, car de fait, la BCE s’arroge un rôle éminemment politique qui n’est nullement de son ressort, contraire à ses propres statuts et allant à l’encontre de la conception allemande de la politique monétaire.

On peut raisonnablement penser que ce passage en force de la BCE ne pourrait se faire en l’absence de soutien d’un certain nombre d’États. Or, la suite des évènements a vu plusieurs pays, dont la France, avancer l’idée de la mise en place de corona-bonds, formule recyclant l’idée précédemment émise et enterrée des eurobonds, c’est-à-dire la mutualisation des dettes souveraines. Comprenez : que tout État membre de la zone euro serait garant du remboursement d’un prêt émit par un autre État. Bien évidemment, l’Allemagne, la Finlande, l’Autriche et les Pays-Bas, s’y refusent[4]. Ainsi, l’on peut s’interroger ici sur une offensive des États du Sud, visant à exploiter la crise actuelle pour faire pression sur les États du Nord, en premier lieu desquels l’Allemagne, afin de leur faire accepter les mécanismes de solidarité qu’ils ont toujours refusés, quitte à violer, comme le fait la BCE, le cadre qui avait été défini en commun.

Ce scénario serait motivé par le présupposé qu’au fond, les États du Nord ne souhaitent pas mettre fin à l’euro. Qui s’est intéressé à la position des élites allemandes sur la politique monétaire de la BCE depuis la crise de l’euro sait que celle-ci fût une succession de critiques acerbes. De plus, les suggestions récurrentes, au cours des dernières années, de l’instauration d’une clause de sortie de l’euro[5] de la part de certaines institutions et élites, démontrent qu’aucune option n’est écartée. Pousser l’Allemagne dans ses retranchements n’est qu’un pari aveugle et perdu d’avance.

En conclusion de ce billet, l’on peut faire un constat : la crise qui a frappé l’Europe a acté le retour spontané d’une entité longtemps dénigrée ; l’État-nation. Que l’on ne s’y trompe pas, en agissant unilatéralement sur le contrôle des frontières, puis en suspendant les règles de l’UE (intervention dans l’économie, nationalisations, déficit, etc.) nous avons assisté à ce qui pourrait s’assimiler à un « UExit » général. Évidemment, les institutions sont toujours là ! Évidemment, ces mesures sont destinées à être seulement temporaires ! Néanmoins, c’est un état de fait, et j’ai pour ma part quelques doutes sur la volonté de certains à retourner à l’état antérieur une fois la crise passée. Ce faisant, les États membres ont implicitement reconnu d’une part, l’incapacité de l’UE à protéger, d’autre part, l’absence même de possibilité d’une gestion collective de la crise au niveau européen. Cela s’illustre notamment par :

 

-          Déploiement de stratégies antagonistes suivant les pays : Immunité de groupe ou confinement.

-          Absence de solidarité européenne : décrets allemands et français sur l’interdiction d’export de matériel médical au début de la crise. Vol de matériel médical destiné à l’Italie par la République tchèque.

-          À l’inverse, l’aide internationale à destination de l’Italie arrive principalement de Chine et de Russie.

-          L’Espagne, quant à elle, fait appelle à… l’OTAN[6].

-          Refus de l’émission d’eurobonds, c’est-à-dire de la mutualisation des dettes pour soutenir le financement des pays en difficulté.

 

 Les règles et institutions qui devaient unir les Européens ont été mises de côté, à l’exception de la BCE, dernière survivante. Or, comme nous l’avons vu, celle-ci, probablement soutenue par les États favorables à une mutualisation des dettes, outrepasse son rôle exclusivement économique pour prendre des positions politiques. Il n’est donc pas à exclure dans les semaines et mois à venir une contre-attaque des pays « vertueux », Allemagne en tête, visant à la remettre à sa place. Nous assistons à une sorte de jeu de dupe où chaque bord est conscient que l’avenir de l’euro est scellé, et cherche à pousser l’autre à porter la responsabilité d’y mettre un terme. D’un côté, en étant prêt à enfreindre les règles afin de pousser à bout les tenants de l’orthodoxie monétaire, de l’autre, en attendant que la lente asphyxie par les marchés via les taux des obligations souveraines fasse son œuvre.

Car il faut garder en tête que « qui paye commande ». Or, en l’absence de mutualisation des dettes et en présence d’importants déficits, nous entrons dans un cercle vicieux, où les écarts entre taux d’intérêts italiens et allemands sont inéluctablement voués à augmenter, jusqu’à rendre impossible à l’Italie d’emprunter sur les marchés, et ce, en dépit de tous les QE que pourra lancer la BCE. En effet, la condition sine qua non pour que ces derniers réussissent ce pour quoi ils sont conçus, étant que l’argent injecté via le rachat par la BCE d’une obligation sur le marché secondaire serve à racheter une autre obligation souveraine sur le marché primaire.

In fine, la question est de savoir si l’Allemagne aura la patience d’attendre jusque-là tout en encaissant les coups retords de ces partenaires, ou alors les prendra-t-elle de court avec une de ses décisions unilatérales impulsives ; dans la lignée de celles ayant mené à sortir du nucléaire et à la crise des migrants ?




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