L’UE et la Turquie, chronique d’une soumission

Publié par Jack Often Back, le 14-04-2021    

Interviewé par le Figaro, Marc Pierini est ancien ambassadeur de l’UE en Turquie. Il décrit un immobilisme de la situation entre les deux entités politiques, la première renouvelant la démonstration son impuissance face à la seconde.

Une rencontre qui a échaudé les européens

La polémique, nous la connaissons. Sans chaise attitrée, Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne) doit prendre place sur une banquette notablement éloignée des deux autres interlocuteurs, Charles Michel (président du Conseil européen) et Recep Tayyip Erdogan (président turc). Raison pour laquelle le commissaire Michel est tout autant, voire davantage critiqué que le chef d’État turc pour cette entrevue. Certains rappelleront que la présence de Charles Michel aux côtés d’Erdogan relève de la supériorité du Conseil européen (les chefs d’États-membres) sur la Commission européenne. Si cette hiérarchie est exacte, elle n’explique pas la radicalité de l’éloignement. Une troisième chaise, plaçant ainsi Charles Michel au centre de la discussion, n’était-elle pas envisageable ? Le sexisme se cache dans cette subtilité et non dans la hiérarchie opérée.

 

Ursula von der Leyen, Charles Michel & Recep Tayyip Erdogan à Ankara, avril 2021.

Ursula von der Leyen, Charles Michel & Recep Tayyip Erdogan à Ankara, avril 2021.

 

Une pression migratoire sous laquelle l’UE s’incline

Outre la forme de la rencontre, l’interview de M. Pierini lui étant antérieure, c’est le fond qui nous intéresse dès à présent. Il était, encore une fois, question de la politique migratoire de la Turquie.

 


« Il y a une crainte absolue de l’UE de voir Erdogan ouvrir ses frontières pour laisser passer les réfugiés. »


 

Raison pour laquelle l’entité aux vingt-sept États continuera de payer son lourd tribut au régime néo-ottoman. Sommes dont Erdogan a bel et bien besoin pour se maintenir au pouvoir, puisque d’après Marc Pierini, « les sondages […] ne garantissent pas qu’Erdogan arrive en tête au premier tour de la présidentielle, ni même qu’il soit réélu ». Pour l’historien et romancier Olivier Delorme, interviewé par Putsch en septembre 2020, le refus du chantage turc eût été plus judicieux, afin de condamner Erdogan à la défaite électorale, et de trouver une solution plus conciliante avec son successeur.

 


« Au nom de la préadhésion [à l’UE], au nom de la réalisation du marché unique, puis au nom du chantage aux migrants, l’Union européenne a déversé des milliards sur la Turquie, en même temps qu’elle étranglait la Grèce ».


 

 

Un plébiscite des valeurs que l’UE était censées combattre

Pour M. Pierini, européiste convaincu, la complaisance de l’UE vis-à-vis de la Turquie est sidérante.

 


« Comment l’Europe peut-elle accepter de renier à ce point son histoire et ses principes ? Comment peut-elle abandonner les démocrates de Turquie alors même qu’elle soutient ceux de Biélorussie et de Birmanie ? »


 

En effet, l’édile moyen-oriental envisage d’interdire l’un des seuls partis adverses crédibles, le HDP, pro-kurde et de gauche. Un député du parti vient par ailleurs d’être incarcéré. Face à ce que d’aucuns qualifieraient de chasse aux sorcières, le Conseil européen se contente d’une brève et insipide réflexion sur l’État de droit eu Turquie.

 

Des pressions internes à certains États-membres de l’UE

Cette complaisance manifeste, que Pierini qualifie de cadeau fait à Erdogan, vient également des tensions internes à certains pays de l’Union européenne. D’abord l’Allemagne, hébergeant à priori trois millions d’habitants de nationalité (ou double-nationalité) turque. Pays où le président turc a obtenu 65 % des suffrages, assurant sa réélection en 2018. Un soutien monstrueux à l’homme d’État, qui incite Marc Pierini à souligner qu’ « avec une CDU en difficulté, elle ne peut pas se permettre de terminer son mandat sur une crise avec la Turquie ». Plus précisément, le sujet de l’immigration a valu, à la chancelière, une perte de popularité, et la montée du parti anti-migrants AfD, fort de 94 députés au Bundestag.

 

Sondages pour les élections fédérales allemandes de 2021, depuis 2017. Source : Wikipedia France

Sondages pour les élections fédérales allemandes de 2021, depuis 2017. Source : Wikipedia France

Le même problème existe aux Pays-Bas, où le parti Denk, islamo-conservateur et pro-Erdogan, a conservé, en mars dernier, ses trois représentants aux parlement néerlandais. Inutile de citer la Belgique, laboratoire des groupuscules islamo-conservateurs en Europe, et la France, où l’influence turque a gangrené la politique locale en Alsace. L’organisation locale Millî Görüs (courant islamiste pro-Erdogan) a récemment défrayé la chronique par le probable financement public d’une mosquée strasbourgeoise dont elle est à la tête, et par son refus de signer la charte des imams initiée par le président Macron.

 

L’OTAN et les autres sujets en berne

Pendant que les responsables européens restent rivés sur le chantage turc « les migrants ou l’argent », aucun autre dossier impliquant la Turquie n’a évolué. La politique migratoire d’Erdogan et le retrait de ses flottes des eaux grecques sont les seuls objets de « fermeté » européenne. Mais M. Pierini rappelle que « les discussions avec la Grèce ne progressent pas pour autant ». Il analyse les ingérence turques en Grèce comme des « gages » donnés aux nationalistes turcs, auxquels le locataire d’Ankara doit sa dernière réélection. Le dossier de l’embargo en Libye n’avance pas non plus, Erdogan ne suivant l’OTAN que lorsque cela l’intéresse. Cette position bipolaire ne devrait pas s’améliorer avec le temps, puisque même avec l’arrivée de Biden aux commandes des États-Unis, l’UE pourrait se refuser à bouger le petit doigt, toujours selon Marc Pierini. Tant que les politiques continueront d’acheter la paix sociale, les électeurs seront toujours plus nombreux à s’en détourner pour voter ailleurs…


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