Élections européennes : bilan et perspectives

Publié par guillaume, le 07-06-2019    


Les élections européennes ont eu lieu du 23 mai au 26 mai dans les pays de l’Union Européenne. En France, le Rassemblement National a fini en tête du scrutin devant la liste Renaissance soutenue par la majorité présidentielle. La liste d’Europe Ecologie Les Verts a surpris en briguant plus de 13% des suffrages exprimés. D’autres listes, comme celle des Républicains, se sont effondrées. Cette élection ne fût pas facile à décrypter pour les observateurs. Cependant, avec un peu de recul, j’ai tenté de dresser une analyse complète et détaillée de celle-ci.


Une élection pour rien

Première remarque pas si anecdotique que cela : à peine plus d’une semaine après cette élection, plus personne n’en parle. La vie a repris son cours, comme si de rien n’était. Comme si cette élection comptait pour du beurre. Les députés sont et resteront inconnus du grand public hormis quelques uns : les têtes de liste Bardella, Bellamy, Aubry, Loiseau, Jadot et quelques eurodéputés sur la fin : Nadine Morano, Brice Hortefeu, Gilbert Collard, Thierry Mariani. Si les derniers n’ont certainement pas de quoi rentre fiers les français, il est vrai que les nouvelles jeunes têtes apportent un peu de fraîcheur dans notre paysage politique sinistre. En particulier, Jordan Bardella a impressionné par sa maturité et son aisance sur les plateaux télé, Manon Aubry a attiré la curiosité par sa naïveté oisive et François-Xavier Bellamy a retenu l’attention avec sa gueule d’ange et ses envolées lyriques.


La mise en exergue du duel RN - LREM ou l’accaparement de l’espace médiatique

Sans surprise, la mise en scène du duel entre le Rassemblement National et La République En Marche a catalysé tous les regards médiatiques. Il faut dire qu’entre le pseudo « Grand débat » et la soi-disant équité du temps de parole - qui est, en fait, une proportionnalité* -, les listes de La République En Marche et du Rassemblement National ont étouffé l’espace médiatique faisant de cette élection un référendum sur la politique de la majorité présidentielle. Les médias se sont emparés de ce duel mortifère afin de faire de Macron un rempart au nationalisme - et donc, à la guerre (sic) - : on peut citer par exemple le débat en prime time sur BFM TV entre Loiseau et Bardella ou encore les durées des spots alloués aux listes largement en faveur des deux favoris, le tout se terminant par l’échange déjà tristement culte en Gilbert Collard et Daniel Cohn-Bendit. Grotesque. 


*Pour illustrer la totale inéquité du temps de parole des formations et leur influence sur les résultats finaux, nous pouvons se référer au graphique suivant.



Ce graphique représente le score électoral en % des suffrages exprimés par rapport au temps de parole des listes sur les principales chaînes de télévision et de radio françaises relevés par le CSA sur la période du 15 avril au 24 mai 2019. Les points se dispersant autour d’un droite fictive montrent qu’il existe une corrélation entre le temps de parole et les résultats de l’élection européenne. Nous pouvons voir que les listes ayant réalisées moins de 5% du seuil électorale ont toutes bénéficié d’un temps de parole inférieur à 1000 minutes : elles se situent dans l’espace inférieur gauche du graphique. Certaines listes comme celles de la France Insoumise ou Les Républicains ont réalisé un score décevant par rapport à leur exposition médiatique. La liste d’Europe Ecologie Les Verts a, elle, exploité à son avantage ses temps de parole. Je précise que je n’ai pas compté dans ce temps de parole les chroniques d’Isabelle Saporta, journaliste de RTL qui tient chaque matin une chronique engagée pour l’écologie, et qui s’est affichée en couple avec Yannick Jadot le soir des résultats de l’élection.


Cette élection fût aussi la première élection nationale depuis les législatives de 2017, les observateurs étaient donc tournés vers le résultat que ferait la liste soutenue par le président Macron après des mois de crises profondes : l’affaire Benalla l’été dernier et évidemment la révolte des Gilets Jaunes. Au vu de la réaction de Nathalie Loiseau lors du soir des résultats, on peut dire que la liste Renaissance a sauvé les meubles. En même temps - comme dirait Macron -, la tête de liste a enchaîné les boulettes, se plaçant en rempart de l’extrême droite alors qu’elle a figuré sur une liste du GUD, utilisant le terme de Blitzkireg la veille du 8 mai, brandissant un pot de piment d’Espelette en guise d’étendard telle la Marianne guidant le peuple européen - qui n’existe pas, d’ailleurs -, etc. Cette caricature de la décadence idéologique européiste et de la schizophrénie macroniste, doublée d’un charisme d’huître, fût constamment mise en retrait de la campagne au profit du président de la République qui s’investit exagérément. Malgré cela, la majorité subit un camouflet au profit du Rassemblement National, victorieux à la Pyrrhus. Car en choisissant ce parti comme ennemi principal, Macron pense déjà à 2022 et au second tour qu’il espère disputer face à Marine Le Pen afin d’assurer sa réélection grâce au « front républicain ». 
Stratégie on ne peut plus classique.





Le seuil des 5% qui pénalise les petites listes

Il est curieux d’observer le point suivant : les gouvernements des pays de l’Union Européenne dissertent sans cesse sur la fantasmée « harmonisation sociale et fiscale » au sein de l’Union, mais ne sont même pas d’accord sur le mode de scrutin des élections européennes. Ainsi, certains pays votent par circonscription comme le Royaume-Uni, la Belgique, l’Irlande ou l’Italie. D’autres au niveau national : c’est le cas de la France. Idem pour les seuils d’éligibilité : 5% en France, Pologne ou Hongrie, 4% pour la Suède et l’Italie, 3% en Grèce, 1,8% à Chypre… Et pas de seuil du tout pour les autres : ainsi, les « petites » listes obtiennent quand même des députés en Allemagne. Le seuil français - le plus élevé de l’Union - favorise de facto les grosses listes qui se partagent les députés que n’ont pu obtenir les petites. Sans ce seuil, pas moins de 7 listes supplémentaires auraient dû être représentées au parlement européen. Il est intéressant de noter que le tribunal constitutionnel fédéral allemand - équivalent du Conseil Constitutionnel en France - a déclaré inconstitutionnel le principe d’un seuil électoral, car contraire au principe selon lequel tous les suffrages exercent la même influence sur la composition d’un corps élu. Un déni de démocratie, pour faire simple.


Baisse de l’abstention : un vote des jeunes pour les verts ?

L’abstention, qui reste élevée à environ 50%, a tout de même diminué par rapport à 2014. Cette fois-ci, les jeunes se sont davantage mobilisés que lors des précédents scrutins. Ils ont privilégié la liste EELV. Idem en Allemagne, où la liste des verts à dépassé les 20%, devançant les sociaux démocrates du SPD. Les jeunes allemands de 18 à 24 ans ont été 34% à voté pour « Die Linke ».

Comment expliquer ce phénomène ? Tout d’abord, le vote écologiste fait régulièrement des bons scores aux élections européennes : 9% en 2014, et pas moins de 16% en 2009 ! Ce n’est donc pas une particularité de cette élection. Ensuite, l’écologie a été au coeur de l’actualité récente, en particulier chez les jeunes : marches pour le climat, manifestations, etc. Les discours alarmistes de la très jeune militante Greta Thunberg ou de l’astrophysicien Aurélien Barrau ont eu un écho particulier chez les jeunes. Enfin, les publicités pour aller voter ont foisonné sur les réseaux sociaux les semaines avant l’élection : sur Instagram par exemple, où le parlement européen a grassement financé des campagnes publicitaires tout aussi angoissante les une que les autres. Le président Macron a également fait un live le vendredi juste avant l’élection sur la chaîne du Youtuber Hugo Décrypte pour inciter les jeunes à voter…




Publicité sur Instagram mettant en scène un bébé dont l'avenir dépend du vote à l'élection européenne.



Malheureusement, les députés écologistes ne changeront pas le sort des décisions européennes inscrites dans le traités européens, eux-même se modifiant à l’unanimité des Etats de l’Union c’est-à-dire, en pratique, jamais. 


L’enseignement politique de cette élection en France : après le parti socialiste en 2017, c’est au tour des Républicains de s’effondrer

Comme partout en Europe, les partis traditionnels s’effondrent. Peut-être payent-ils des années de trahison de leur électorat, en particulier la ratification du traité de Lisbonne en 2007 pourtant refusé par référendum en 2005 mais également les quinquennats Sarkozy et Hollande à la suite desquels aucun d’eux fûrent réélus. Désormais, et malgré une bonne campagne de François-Xavier Bellamy, l’avenir même du parti héritier du RPR est en jeu. Pris en tenaille par La République En Marche d’un côté avec laquelle le courant centriste de LR est compatible - Pécresse, Bertrand, Juppé et Cie - et le Rassemblement National de l’autre qui a définitivement abandonné la sortie de l’UE et de l’euro, Les Républicains ne pourront survivre que s’ils incarnent une réelle alternative à ces deux partis rivaux. Ils devront revenir sur la ligne libéral-conservatrice jadis incarnée par Nicolas Sarkozy, et qui est désormais incarnée par Marion Maréchal, celle-ci rêvant d’accomplir la fameuse union des droites.


La percée attendue des populistes

La percée attendue des populistes a bel et bien eu lieu : la ligue du nord de Salvini sort renforcée avec 31% des suffrages, le parti du hongrois Viktor Orban écrase ses adversaires en obtenant 56% des suffrages - 35 points d’avance sur le second -, le parti conservateur polonais PiS triomphe avec 46% des suffrages face à une coalition de partis d’opposition, etc. Des scores qui feraient rougir n’importe quel parti français. En France, même si le Rassemblement National fini en tête avec 23,3% des suffrages, il baisse par rapport à 2014 où il avait réalisé 24,86%. Cependant, l’abstention ayant diminué, son nombre d’électeurs a augmenté. Malgré cette percée, les groupes majoritaires au parlement européen restent les mêmes : les sociaux démocrates S&D, les conservateurs du PPE - dont Jean-Claude Juncker est issu - et les libéraux de l’ALDE - financés par Bayer, Monsanto, Google, etc -. Les orientations politique ne devraient donc pas changer.



Composition du parlement européen après les élections de 2019.



Les français, à l’inverse des britanniques, ne sont pas prêt à sortir de l’Union Européenne.

Même s’il est vrai qu’une partie de l’électorat du Rassemblement National et des abstentionnistes est pour le Frexit, force est de constater que les français ne sont pas prêt à sortir de l’Union Européenne, les « frexiteurs » cumulant environ 2% des suffrages exprimés. Apeurés par ce qu’appellent les britanniques le « Project Fear », ou Projet de la peur, ils refusent de remettre en cause l’appartenance de la France à l’Union Européenne, tout en refusant également les conséquences de cette appartenance. Cette barrière idéologique est moins présente outre manche, où le Parti du Brexit a balayé les partis traditionnels en cumulant plus de 31% des suffrages. Ainsi, et comme de nombreuses fois dans l’histoire de France, le salut viendra de l’étranger. La probabilité d’un Brexit sans accord le 31 octobre est considérablement renforcée après cette élection. Theresa May a démissionné et les conservateurs s’accordent à nommer un premier ministre pro-Brexit, craignant de se faire siphonner ses électeurs lors des prochaines élections générales par le Parti du Brexit s’ils ne parviennent pas à mener à bien la volonté du peuple britannique.




Nigel Farage, le leader du Parti du Brexit, entend bien changer la politique pour de bon.



Les espoirs suscités par cette élection

Oui, il existe tout de même des raisons d’espérer. Regardons les résultats de ces élections d’un autre oeil : 89% des électeurs n’ont pas voté pour le Rassemblement National et 90% des électeurs n’ont pas voté pour La République En Marche. Cela signifie en particulier que le socle électoral soutenant l’action du président de la république est extrêmement faible. Car parmi les 10% ayant voté pour la liste Renaissance, nombre d’entre eux l’ont fait pour faire barrage au Rassemblement National afin que le parti populiste ne finisse pas en tête. Le score sur la papier de la majorité est donc largement à relativiser. D’autant plus qu’il va encore se passer beaucoup de choses d’ici l’élection présidentielle de 2022. Un an en arrière, qui pensait qu’il y aurait une affaire aussi rocambolesque que l’affaire Benalla ? Et une crise comme celle des Gilets Jaunes ? Quelque chose me dit que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Dans les mois et les années qui viennent, tout peut se passer. L’Italie relance l’hypothèse d’une monnaie parallèle, les mini-BoTs, qui peut potentiellement mettre fin à l’euro. Le Brexit va certainement avoir lieu à la fin de l’année et, en cas de Brexit sans accord, il pourrait y avoir un manque à gagner de 40 milliards d’euro dans les caisses de Bruxelles. 


Le paysage politique français est en pleine recomposition et tout s’accélère. Il reste 3 ans. Trois longues années avant l’élection présidentielle de 2022, qui sera cruciale pour l’avenir de notre pays.


Analyse de Guillaume.


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