Analyse du livre de Tatiania Ventose et Greg Tabibian

Publié par MBS, le 26-03-2019    

Élargir son audience, c’est bien. Encore faut-il s’en donner les moyens.

La plupart d’entre vous connaissent sans doute Tatiana Ventôse, créatrice de la chaîne YouTube « Le fil d’actu » ainsi que d’une chaîne personnelle d’analyses politiques qui comptent chacune une centaine de milliers d’abonnés. Je suppose qu’il en va de même pour Gregory (dit « Greg ») Tabibian,qui est quant à lui un humoriste officiant également sur la plateforme et propriétaire de la chaîne « J’suis pas content TV » qui comptabilise un peu plus de 168000 abonnés. Si l’on devait résumer grossièrement le travail fourni par ces deux vidéastes et leurs équipes au niveau de ces chaînes, la phrase « Cracher sur les puissants, le tout avec arguments » pourrait fonctionner (en tout cas sur leurs chaînes personnelles).

Après quelques années passées à asseoir une forte présence sur la scène du Youtube politique francophone, nos deux comparses ont décidé de répondre de but en blanc aux invectives quant à leur cantonnement à la critique et le sempiternel « Si t’es pas content, bah fais le toi-même ». On admettra que ce n’était pas la meilleure chose à dire à quelqu’un qui a choisi un nom de chaîne pareil, tant et si bien que nos deux camarades se sont associés pour prendre la remarque au pied de la lettre et lancer un parti politique. La chose a été annoncée en grande pompe le 1er février avec une vidéo annonçant la création d’un mouvement ainsi qu’une candidature aux élections européennes sur la chaîne de chacun d’eux, avec une certaine envie d’en découdre ressentie : chez Tatiana on a une miniature avec photo en contreplongée devant l’Arc de Triomphe pour mieux « défier la classe politique », autant dire qu’on ne rigole plus. C’est sérieux. Ça va chauffer. Vous allez voir ce que vous allez voir.

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Ça n’a pas chauffé. Trois mois plus tard la réalité, toujours taquine, s’est rappelée aux bons souvenirs de notre duo qui n’a toujours pas réussi à ne serait-ce qu’ouvrir un compte en banque (à l’heure où j’écris ces lignes) pour rassembler les premiers financements fournis par leur communauté. Pour les européennes, ça sera la prochaine fois (maintenant on donne rendez-vous à Marlène Schiappa en 2022, ce qui semble déjà plus raisonnable). Pour être honnête, leur candidature m’avait peiné.
De un parce que les opposants à la politique maastrichtienne semblent si désespérément attachés à leurs divisions qu’en rajouter une couche n’était clairement pas nécessaire mais aussi parce que ça me semblait être difficilement autre chose qu’un pétard mouillé dont l’inéluctable échec aurait pu avoir des conséquences fortement délétères sur deux personnes que j’apprécie. Car oui, j’apprécie leur travail –tout du moins pour Greg- et ces deux-là sont clairement plus intéressants que nombre de vidéastes produisant un contenu similaire, ne serait-ce que parce qu’ils ont une culture politique, ce qui n’est pas donné. J’estime –peut être naïvement, mais tant pis- qu’on a affaire à des gens sincèrement désireux de redresser la France et permettre à ceux qui vivent dans ses frontières de vivre dignement.

Ils ne se sont heureusement pas contentés de lancer leur parti (ou mouvement me dira-t-on, mais qu’importe). Afin de s’assurer une première couverture dans les médias traditionnels, ils ont décidé de sortir des serveurs YouTube pour s’élancer à la conquête de la presse plus « traditionnelle » (RT ça ne compte pas). Pour ce faire ils publient en mars 2019 « Jusqu’ici tout va (très) mal – Antidote au chaos politique » puisqu’apparemment écrire un livre est le meilleur moyen de se faire inviter sur un plateau (qu’attend donc Asselineau…?).

Ils avaient raison sur ce coup : ça a marché. On relève déjà plusieurs invitations de Tatiana. Oui, pas de Greg, allez savoir pourquoi. Le discours sur le mouvement a désormais évolué, s’est étoffé et on lui a même trouvé un nom : V. L’idée étant de mettre ce qu’on veut sur cette lettre. Il ne s’agit plus uniquement de présenter des candidats à des élections mais de recréer du lien social et d’organiser des évènements visant à, toujours, « cracher sur les puissants, le tout avec arguments », on ne se refait pas. Ce livre est donc le coup de semonce de ce qui se veut comme une bataille médiatique en règle contre le « système », soit la caste politico-médiatique. Un pavé dans la marre bienpensante qui ébranlera les fondations de ce petit monde qui continuera à creuser quand le pays aura atteint le fond parce que vous comprenez, le progrès, tout ça. Il est temps pour nos vidéastes de sortir de leurs communautés certes fort respectables mais hélas insuffisantes pour infliger au système la mise en PLS annoncée et donc conquérir un nouveau public susceptible de fournir des militants et des électeurs.

… J’ai des gros doutes. Et pourtant ce livre est loin d’être dépourvu de qualités : le constat est là. Insécurité (détail amusant pour deux individus qui me semblent de gauche : on en parle en premier), paupérisation, perte de lien social, écologie, prise de contrôle des médias de masse, crise de l’autorité et j’en passe. La ratonnade est générale et impitoyable : tout le monde a son lot. On regrettera que le livre sombre parfois dans des simplifications excessives, des raccourcis discutables et un certain « acharnement » qui ne me semble pas nécessaire. Dénigrer nos chers politiciens et journalistes est certes un excellent défouloir mais on pourrait en venir à croire qu’ils sont là par hasard et que ledit système ne tient que parce que tous les candidats à l’ENA sont des billes. C’est à la fois erroné et dangereux car on en vient à sous-estimer l’adversaire. « Jusqu’ici tout va (très) mal » oui, mais ça dépend pour qui. Après je peux comprendre qu’en 250 pages on n’ait pas le temps de tout développer, surtout quand on se sent obligé de polluer lesdites pages avec des insertions de tweets et des vannes toutes les deux lignes.

Car oui, les pages sont polluées. Des blagues absolument partout. Des insertions Twitter pour décrédibiliser des versions caricaturales d’acteurs de la vie politique. Des références au 18-25 (forum de jeuxvideo.com, voyez ça comme notre 4chan national) ponctuent également le texte qui est écrit dans un langage très « oral » qui, selon moi, ne sied absolument pas à un livre. J’ai failli le fermer au bout de quelques pages. Je m’attendais bien à de l’humour vu les auteurs, mais bon sang ça se dose. Une pique bien placée pour aérer un développement, alléger un propos, capter l’intérêt du lecteur, personne ne trouve à y redire. Mais forcez trop et votre tambouille en devient proprement indigeste, j’ai vraiment du me forcer pour tout lire.

J’y vois comme une sorte de fantôme de la « dictature de l’humour » sur Youtube dont parlait Antoine Daniel il y a des années. C’est comme si les auteurs avaient eu peur que le lecteur n’arrive pas à maintenir son attention plus de quelques paragraphes sur un sujet sérieux et développé avec une certaine « rigueur » certes plus austère qu’une référence à Risitas. On admettra que c’est tout de même infantilisant. Ce qui marche en vidéo ne rend pas forcément aussi bien à l’écrit. Je peux comprendre également que les auteurs aient voulu conserver une certaine « fidélité » à leur ton habituel pour montrer une compatibilité entre le « parler Internet » et le développement d’une argumentation dans un contexte littéraire. J’ai plutôt l’impression qu’ils ont clairement démontré l’inverse. Les exemplaires dédicacés envoyés aux personnalités politiques et médiatiques ne provoqueront sans doute hélas que des haussements de sourcils en voyant les deux hurluberlus sur la couverture -dont la plupart desdites personnalités ignorent sans doute tout- et le ton employé. Ils ne les percevront pas comme une menace, en tout cas pas avec ça. Le livre finira à la poubelle et puis basta.

Mais le pire, ça reste quand même le côté ultra-générationnel du livre dû à cette surenchère de références à l’Internet tel que perçu par le 18/25 en 2018 et l’actualité. C’est rédhibitoire pour espérer toucher un public qui n’est pas sensible à ces références. Surtout que le public qui y est sensible leur est acquis ou les déteste, selon toute vraisemblance. Cela va également compliquer l’adhésion massive d’un nouveau public, notamment s’il a dépassé les 40 ans (ce qui pour rappel reste le cas de la majorité du corps électoral). Nous autres souverainistes savons qu’Internet n’est pas représentatif de ce corps électoral et que s’en tenir à ce dernier mène à des surnoms de « Monsieur 1% » fort désagréables. Je pense que les auteurs l’ont également compris, mais sont loin pour le moment d’apporter une véritable solution à ce problème tant le public cible est restreint. Ce livre sera périmé dans un ou deux ans, et ne sera donc déjà plus une référence fiable pour les élections de 2022. Un comble quand on sait qu’ils critiquent la manie des politiques de citer des théories centenaires alors que c’est bien la preuve qu’un livre bien écrit traverse le temps. On lira encore Smith, Maurras et Marx dans les prochaines années, au contraire de ce pamphlet qui me semble condamné à être vite oublié. Quoique. Peut-être est-il juste le fruit de son époque et sera remémoré comme tel. Il est à mon sens dommageable dans ce cas que Tatiana et Greg n’aient pas incité leurs lecteurs à justement sortir de cette culture du même et de la parodie pour ouvrir d’autres ouvrages certes plus austères mais autrement mieux écrits, construits et développés. Je ne m’attendais bien sûr pas à lire du Rousseau mais j’espérais qu’au moins ce livre essaierait de me donner envie de le lire, au moins en le référençant lieu au lieu d’uniquement Kaamelot quand il s’agit de parler de contrat social… En incitant les gens à se construire une vision cohérente du système politique actuel plutôt qu’en faire un repère de méchants dédiés à la destruction du pays, on en fait de meilleurs citoyens capables de remettre les choses en contexte tout en travaillant à se construire une culture qui leur permettrait justement de clouer le bec de ces sachants qui ont fait l’ENA. Après oui c’est du boulot, mais ça paye sur le long terme. Et c’est justement sur ce long terme qu’il va falloir apprendre à se focaliser.

En résumé la forme nuit vraiment au fond, et c’est bien dommage. Un discours qui se veut fédérateur comme celui-là ne mange pas de pain, mais ne manque également pas de contradictions (tancer les militants FI et RN quand on veut les rassembler pourrait se révéler contreproductif). J’y vois là un populisme qui n’a pas à rougir devant qui que ce soit. Les auteurs en rient d’ailleurs en l’écrivant « populimse » dans le livre, mais peut-être aurait-il été plus avisé de véritablement se revendiquer tels quels clairement. En effet leur discours est éminemment populiste : liguer les perdants du système actuel contre ses élites dirigeantes plutôt qu’à se perdre dans des divisions parfois stériles, un fatalisme anesthésiant ou que sais-je. Un populisme qui indique clairement aux politiques que s’ils ne remplissent pas leur part du contrat social, d’autres voudront s’en charger.

Un populisme dans un sens noble mais aussi peut être insuffisant : à trop s’en tenir au « réel » et au « bon sens », ne manque-t-on pas de mise en perspective ? Paradoxalement, ce mouvement me semble être une sorte de Macron du populisme : sorti de nulle part, voulant dépasser le clivage gauche-droite et promouvant une politique « pragmatique » libérée de l’emprise des vieilles idéologies dans l’idée qu’il y a une gestion politique objectivement efficace qu’il faut impérativement mener. Mais cette fois au service des 99%, ce qui est une différence appréciable. J’ai cependant peur qu’un mouvement trop « souple » sans une certaine assise théorique n’arrive pas à efficacement fédérer suffisamment de monde dans la longueur pour véritablement peser, à vouloir gommer des différences plutôt qu’à les dépasser. Mais peut-être suis-je trop défaitiste. V peut manquer de maturité politique, il apporte pourtant des tombereaux de bonne volonté et ça, c’est clairement un bon départ qui pourrait aboutir à quelque chose de positif. Ce n’est hélas pas avec ce livre que V se fera vraiment une place dans le paysage politique français. Je souhaite néanmoins tout le succès du monde à ce mouvement dans sa dimension sociale, n’étant pas convaincu par la politique. J’espère également qu’ils auront à cœur de créer une certaine émulation qui encouragera ses membres à forger leur culture politique. Certes on ne refait pas le monde en lisant le Diplo, mais ça peut quand même aider (et c’est agréable à lire). Le premier compte-rendu du groupe de ma ville parle bien vite d’écriture inclusive (donc pour le côté fédérateur on repassera, même si ce compte-rendu a été rédigé avant la publication de l’ouvrage) mais je garde quand même espoir pour le moment. Pour moi le principal intérêt de ce genre d’initiative pourrait être d’injecter du sang neuf dans la population politisée du pays et donc d’inciter les petits nouveaux (mais pas que) à se former et se cultiver dans un cadre collectif. Le temps fera le reste. Car oui : plusieurs de leurs réformes sont contraires aux traités européens, ne serait-ce que parce qu’il y a du protectionnisme. L’apprentissage de ces traités mènera donc les membres vers les terribles souverainistes mangeurs de chatons demandant la sortie pure et simple de l’UE. Rien que pour ça, ça vaut bien la peine de les encourager !

Rédigé par Strygien pour le Rameau libre


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